La complainte de la vieille salope

Proposé par Placenta

Pour les incultes, la complainte de la vieille salope n’est rien d’autre que le titre de la chanson du générique de Tatie Danielle, interprétée par Catherine Ringer (pour ceux qui viennent d’une autre planète ou qui étaient en phase d’hibernation prolongée, c’est donc la chanteuse des Rita Mitsouko)

On a TOUS notre vieille salope à nous. Attention, subtilité. Je ne parle pas ici d’une vraie vieille qui vous aurait hypothétiquement emmerdé à l’occasion. Non. Ce serait trop attendu, où serait l’intérêt de se contenter de parler de cette tranche moribonde de la population dont les enfants n’attendent qu’une seule chose pour faire leur bonheur : la canicule ?

Je vous demande d’employer un muscle dont certains ont presque perdu le mode d’emploi : votre cerveau.

On a tous une vieille idéalisée, quelque part dans un coin de notre tête. Qu’elle ressemble à Carmen Cru, à Tatie Danielle ou à la grand-mère de Bob l’éponge on s’en fout, elle est là.

La mienne serait une vraie pourriture. Elle se lèverait le matin, à 4h (comme tous les vieux) et enfilerait sa gaine de printemps Damart avant d’aller poser 8 fois sa pêche juste pour faire chier les voisins du dessous avec la chasse d’eau.

Après, sur les coups de 8h, elle prendrait l’escalier (puisque ma vieille habite un vieil immeuble, au 4ème, et qu’il n’y a bien sûr pas d’ascenseur), mais comme cette salope aime emmerder le monde, elle guette. Elle guette le bruit du 6ème étage, attendant que le brave couple déjà en retard se précipite dans la cage d’escalier quatre à quatre. Et là elle se met en route.

Leeeentement, bien sûr. Vous aurez deviné : l’escalier n’est pas large, et ma vieille à besoin de s’appuyer des deux côtés de la rampe pour ne pas se casser le col du fémur.

28 minutes plus tard, après avoir libéré ses fulminants voisins qui envisagent déjà d’aller contacter la mafia pour lui foutre un contrat sur la gueule, ma vieille est dans la rue. Armée de son accessoire fétiche : le caddy à roulettes. Oui, bobonne s’en va faire les courses.

Passons sur le trajet interminable qui lui aura valu quelques accros : elle aura engueulé 4 enfants, insultés 6 personnes, roulés sur les pieds de 2 punk à chiens, et terrorisé à coup de réflexions racistes 2 ou 3 épiciers qui discutaient devant leurs magasins.

Ma vieille fait ses courses (je vous épargne le détail de ses achats on ne peut plus classiques pour les vieux : rillettes, boudin, jambon, lard, petits pois, pommes-de-terre, une insulte au régime Dukan) et en arrivant à la caisse, comme TOUS LES VIEUX DU MONDE, elle traîne. Elle traîne pour déposer ses affaires sur le tapis roulant, elle traîne pour payer, se trompe, fait tomber sa monnaie, recompte le change, examine le ticket de caisse, se décide enfin à emballer ses courses, les place dans son caddy, et repart après avoir donné quelques migraines aux alentours.

Elle rentre chez elle et comme son caddy est lourd elle va déranger Monsieur Ernesto, son concierge portugais, qui la salue d’un « vai te foder » tonitruant puisqu’il sait qu’il va devoir monter sa merde à roulettes blindée de crasses lourdes au possible sur 4 étages, sans recevoir autre chose que des conseils avisés (« attention c’est lourd », « votre femme va bien ? » (alors qu’elle est morte il y a 6 ans), « l’Espagne ne vous manque pas ? »…)

Une fois l’affaire faite, ma vieille ferme la porte, range ses courses.

Et elle s’assied. Il n’est que 10h30 du matin, elle a fait ses courses, a emmerdé le monde qu’elle devait emmerder.

Elle n’a plus que ça. Son mari est mort, ses enfants sont déjà partis aussi. Tous ses amis sont morts.

Il est 10h30 et elle a déjà fini sa journée.

Et chaque jour qui passe, à 10h30 elle se dit qu’elle a aussi fini sa vie, et elle prie pour pouvoir crever, parce qu’elle se sent seule, abandonnée, aigrie, pas à sa place. Elle veut partir. Elle aussi.

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