On tourne la page

Toujours plus haut, toujours plus gros. Mais quand même !

Mais quand même, comment se fait-il qu’il nous en fallait si peu à l’époque ? Comment nous sommes-nous contentés de si petites choses, si misérables, si banales… Je veux dire, pourquoi est-ce qu’on n’a pas directement commencé par le commencement, l’origine, la base d’où vient la toute puissance, aussi bien fut-elle à portée de main, souvent bien plus que ces putains de catalogues Camif/3 Suisses/La Redoute. Ça n’aurait coûté que quelques pogs… parfois même rien du tout. Suffisait de demander.

Car vous n’avez pas tous eu la chance de jouer au docteur, je parlerai au nom de ceux qui ont fait leurs gammes entre le rayon chaussures et le rayon pyjamas dans ces catalogues qui, deux fois par an, atterrissaient sous la table basse du salon. La lingerie.

Ce rayon, composé d’une trentaine de pages, était la zone interdite à ne pas feuilleter en présence des parents, mais à consommer sans modération une fois que ces vieux espions tournaient le dos. Un doigt était souvent calé en guise de marque-page, tremblotant. Le zyeutage intempestif devenait un sport extrême, le rythme cardiaque s’emballait dès qu’un intrus passait dans les environs, et l’apparition de rougeurs sur notre faciès pouvait à tout moment trahir la pratique en cours. Mais comme le dit si bien le proverbe d’un certain… nombre de mes profs, « c’est bien, mais peut mieux faire », il était toujours possible d’aller plus loin, c’est-à-dire dans la chambre, avec le fameux catalogue sous le bras ou encore sous le pull. Grâce à la technique du singe chapardeur, mains posées sur le bas ventre, buste penché en avant, c’était l’affaire de quelques secondes. Dès lors, c’était la porte ouverte à toutes les folies imaginables : reluquer, se tortiller, reluquer, se tortiller, reluquer. A huit ans, qui connaît la branlette ?

Un pote à mon frère, M, qui avait toujours deux trains d’avance sur nous en ce qui concernait la vie des grands et leurs pratiques secrètes, nous a un jour offert un spectacle d’une étonnante violence qui ne nous laissa pas indifférents.
Nous étions tous les trois dans ma chambre autour de la précieuse bible de la ménagère, riant et se tortillant comme des vers de terre auxquels on aurait sectionné un bout, quand M, euphorique, se mit à arracher les pages sacrées pour les engouffrer dans sa bouche. Une. Puis deux. Et trois ! Il les BOUFFAIT ! Il bouffait celles que l’on osait à peine regarder à moins de cinq centimètres. Un acte impensable pour nous, simples observateurs de ces déesses en soutif. Mais ce spectacle fascinant et tordant à en faire craquer la mezzanine fut pour moi (avec du recul) une véritable révélation.

« T’as vu l’engin qu’il doit avoir celui-là ?! »

Mais revenons au contenu de ces pages. Au départ, un voire deux modèle par double page, de type playmate, présentant toute la gamme chic d’une marque dans un décor tantôt exotique, tantôt classe, mais jamais neutre. Ce secteur foisonnant de dentelle était le spot idéal pour se lancer dans la quête du téton perdu (pas encore de coin « dessous coquins-SM » à cette époque). Puis au moins on était sûr que le cul présenté derrière le string appartenait à la même personne, car il n’y avait qu’elle, seule face à nous jeunes teubés qu’on était.

Les pages suivantes étaient quant à elles remplies de femmes plus banales, avec des soutifs et des culottes sans dentelle, mais qui parfois laissaient transparaître quelques petites formes non-identifiées. Les têtes se font de plus en plus rares, puis finalement le photographe se concentre soit sur la foufoune, soit les tétés. On ne sait plus qui est qui, qui fait quoi, c’est tout blanc, tout lisse, et là BLEUMM ! tu tombes sur les vieilles gaines marron. Tu te demandes à quoi ça peut bien servir, qu’est-ce que ça cache, pourquoi est-ce que des femmes normales porteraient ça. Et c’est seulement en grandissant que tu te rends compte que le jour où tu verras ta dulcinée vêtue de la sorte, vous serez à même d’échanger vos dentiers.

La première page pyjama marquait la fin du voyage, bien que certaines poses lascives en petite nuisette donnait un goût de reviens-y. Mais c’était sans compter sur le BONUS.

Quésako le bonus ? Vous le savez bien, dans la vie il y a toujours un bonus, une consolante, un peu comme la Aurélie F (on dira F pour Fat, Franchement moche, mais pas que) que tu repères en fin de soirée au fond de la boîte, prête à te faire découvrir les plaisirs de la mer (les vagues, l’iode, les cris des mouettes et les petits grains blancs). Dans le cas présent, ou plutôt passé, le bonus, c’était la page soin et beauté. Celle sur laquelle on pouvait voir du nichon entier sans loucher, grâce aux soutiens-gorge adhésifs et autres masseurs mammaires. Sans parler du mystère de cette blonde qui se massait la joue avec un vibromasseur, et qui revenait à chaque nouveau catalogue, avec de temps en temps un appareil en plus dans sa collection de masseurs faciaux aux formes inquiétantes mais néanmoins intrigantes, si bien que j’ai un jour proposé à ma mère d’en commander un pour voir si ça faisait du bien.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s